Ce soir-là, tandis que la pluie battait les vitres et qu’une odeur de tabac à pipe, mêlée à celle du feu de bois, emplissait le grand salon, il m’appela près de lui.
Face à la cheminée monumentale, il était plongé dans son vieux fauteuil de cuir, sirotant une liqueur de poire hors d’âge et tirant lentement sur sa pipe, de manière à la faire durer le plus longtemps possible. Erwan, son fidèle korthals, couché à ses pieds, s’agitait légèrement, rêvant sans doute aux parties de chasse partagées avec son maître.
D’une voix basse, il me confia qu’une affaire le rongeait depuis des décennies : un chantier de recherches mené à la fin des années soixante, qu’il avait financé dans le plus grand secret. Une enquête portant sur une légende berrichonne, nommée la Voix du Berry.
Son récit devint haletant. Il évoqua une équipe brillante, un professeur renommé — Raoul Bodin, ethnologue passionné — puis la fin tragique : l’implosion du groupe, la mort du professeur, l’échec d’un projet qui avait, selon lui, frôlé la découverte d’un artefact légendaire.
« Nous étions si proches, Olivier… si proches de comprendre », murmura-t-il en serrant mes doigts.
Dans son souffle, je crus percevoir autre chose : une peur ancienne, tenace.
« J’ai ressorti les archives de cette affaire. Examine-les et dis-moi que tout n’est pas perdu… »
Il me montra une caisse cadenassée, posée près de la porte.
En quittant le salon, je pris la caisse de bois — moins lourde que je ne l’aurais imaginé — et la déposai dans mon bureau.
Le lendemain, je commençai l’étude.
La caisse était verrouillée par un cadenas à code. Je n’allais pas lui demander la combinaison : je connaissais trop bien mon père pour ignorer qu’il s’agissait là d’une première épreuve, presque d’un salut silencieux adressé à celui qui devait lui succéder.
Je fis lentement le tour de la caisse, la posai sur mon bureau, l’observai sous différents angles. Rien n’était laissé au hasard. Le bois avait été choisi avec soin, les assemblages étaient précis, presque cérémoniels. Mon père aimait les objets qui parlaient d’eux-mêmes, à condition qu’on accepte de les écouter.
Les extrémités, munies de poignées, formaient des carrés parfaits de quarante-deux centimètres de côté. La longueur, elle, atteignait soixante-huit centimètres. J’en pris note, sans d’abord en saisir la portée. J’essayai instinctivement quelques combinaisons évidentes — une date, une suite logique — sans succès.
Puis l’évidence s’imposa, non comme une illumination, mais comme une reconnaissance.
Mon père n’aimait pas les codes arbitraires. Il aimait les rapports, les équilibres, ces lois silencieuses qui gouvernent aussi bien les cathédrales que les coquillages.
Ces proportions n’étaient pas fortuites.
Elles obéissaient au nombre Phi, ce moment singulier où deux grandeurs sont entre elles ce que la plus grande est à la somme des deux : le nombre d’or. Une constante qu’il m’avait apprise très tôt, comme on transmet une clé pour lire le monde.
Je restai un instant immobile, la main suspendue au-dessus du cadenas.
Ce n’était pas un test d’intelligence. C’était une invitation.
J’entrai les chiffres : 1 — 6 — 1 — 8.
Le cadenas céda dans un cliquetis sec, presque satisfait.
À l’intérieur, je retrouvai les vestiges du dossier : quelques journaux des années 1990, qui n’avaient aucune raison d’être là, des notes éparses, et surtout des feuillets arrachés au journal de bord du professeur Bodin. Ils avaient été rassemblés par Jocelyne Dubois, une jeune chercheuse en qui mon père avait placé une confiance singulière. Je ne savais presque rien d’elle, sinon qu’elle avait disparu lors d’une expédition dans le désert de Gobi en 1995. Peut-être certaines enquêtes refusent-elles d’être menées trop loin.
Depuis l’ouverture de cette caisse, une vibration étrange semble parcourir le château. Le bois ne craque plus de la même manière, les ombres se déplacent avec réticence et, par moments, il me semble entendre, derrière les murs, un souffle ténu, presque un appel. Sans m’en rendre compte, je tends l’oreille — comme mon père autrefois.
Je me sentais investi d’une responsabilité, non pas vis-à-vis de mon père, ni de Madame Dubois, ni même du professeur Bodin, mais vis-à-vis de ce que je pressentais être un tournant majeur dans la compréhension du monde.
Je commençai donc par la lettre laissée par Jocelyne Dubois.
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