CHAPITRE QUATRIEME : LA LETTRE
Lettre de Jocelyne Dubois — 21 juin 1968
Monsieur le Marquis,
Comme je vous en ai fait part par téléphone il y a quelques semaines, le professeur Raoul Bodin est mort. C’est au matin du 19 mai que René, l’aubergiste, l’a trouvé sans vie dans son lit. Il était inquiet de ne pas l’avoir vu depuis deux jours. Le tenancier m’a prévenue, mais avec les grèves et la pénurie de carburant, je n’ai pu revenir qu’aujourd’hui.
René m’a dit qu’après le départ de l’équipe, le professeur Bodin avait brûlé de nombreux documents dans la grande cheminée. Comme je le lui avais demandé, il a tout gardé en l’état.
J’ai essayé de contacter les autres membres de l’équipe. Je n’ai pu joindre que Henri, Claire et Bertrand. Ils m’ont affirmé avoir laissé tous leurs relevés à Marguerite, en présence du professeur Bodin.
Je n’ai aucune nouvelle de Marguerite. J’espère qu’elle a pris contact avec vous. Il n’y a aucune trace de ses registres ni des papiers des autres.
Je vous envoie aujourd’hui le peu de choses que j’ai retrouvées.
Le carnet vert, que j’ai parcouru, me semble mériter une attention particulière.
Lorsque j’ai retrouvé ce carnet vert, je n’en croyais pas mes yeux. Pendant tout le chantier, le professeur Bodin a utilisé une multitude de carnets rouges — petits, grands, fragiles — pour consigner minutieusement ses observations, ses relevés et ses hypothèses. Tous ces carnets ont disparu, que ce soit dans le tumulte des archives, lors des déplacements ou dans les pertes mystérieuses qui ont suivi.
Or, ce carnet vert, je ne l’avais jamais vu auparavant. Il était posé, comme par hasard, sur le manteau de la cheminée de l’auberge de Bourg-Neuf, intact et fermé, séparé de tous les autres documents.
Le professeur Bodin semble l’avoir rédigé comme un résumé réfléchi de ses notes, une synthèse destinée à être lue par un destinataire inconnu. Chaque phrase porte le soin de celui qui sait qu’on la lira plus tard, peut-être pour transmettre le sens, l’importance et surtout le mystère de ce qu’il appelait la Voix du Berry.
Je vous livre ce carnet tel que je l’ai trouvé. Chaque mot, chaque annotation, chaque date pourrait être la clé d’une énigme qui nous dépasse…
Jocelyne
En lisant cette lettre, je restai stupéfait. J’interrogeai mon père au sujet de Marguerite. Il me confia n’avoir jamais eu de ses nouvelles.
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