CHAPITRE CINQUIEME : LE CARNET VERT
Je sortis le carnet vert de la boîte. Je le posai sur mes genoux, respirant profondément. L’odeur du cuir et du papier ancien emplit mes narines. Je savais que chaque page allait me rapprocher de la Voix, mais aussi réveiller les images des années de recherches, de secrets et de silences de mon père.
Il ne s’agissait plus seulement d’une enquête, pensai-je. Il s’agissait de comprendre ce que Bodin avait voulu transmettre… et pourquoi il avait choisi de l’écrire ainsi.
Je tournai la première page avec précaution, prêt à plonger dans les pensées de Raoul Bodin.
Je passai plusieurs heures à parcourir le carnet vert. Il ne s’agissait pas d’un journal de terrain ordinaire. Le professeur Bodin y avait condensé des mois de recherches, non pas sous forme de relevés bruts, mais comme s’il avait voulu laisser une trace lisible, presque transmissible, de ce qu’ils avaient vécu.
Les premières pages décrivaient l’arrivée de l’équipe dans le Berry, l’installation du camp, les relevés topographiques, les premières fouilles. Tout y était méthodique, précis, presque aride. Bodin y notait les noms, les rôles, les horaires, les conditions climatiques. Rien, à ce stade, ne laissait présager autre chose qu’un chantier scientifique sérieux, mené avec rigueur.
Puis venait la découverte.
Une cavité dissimulée sous un amas de roches, un tunnel voûté, long et sinueux, débouchant sur une salle maçonnée dont l’existence ne figurait sur aucun plan connu. Au centre de cette salle, une dalle de granit noir, et scellé en son cœur, un obélisque court, dressé sur une base d’albâtre blanc. Sur l’une de ses faces seulement, une gravure : un « S » formé de deux spirales opposées.
Le ton du carnet changeait alors imperceptiblement. Les phrases devenaient plus longues, les notations plus denses. Bodin décrivait la première vibration ressentie lorsqu’il posa la main sur la pierre. Une vibration faible, presque vivante. Puis les premiers sons, d’abord indistincts, ensuite reconnaissables comme autre chose qu’un simple phénomène acoustique.
Le professeur n’écrivait jamais que la pierre parlait. Il parlait de réponses, de résonances, de variations liées à la présence humaine. Les expériences se multipliaient : toucher, voix, souffle, musique, émotions même. Certaines voix provoquaient une réaction plus nette que d’autres. Certaines notes semblaient apaiser la vibration. D’autres la rendaient instable.
Très vite, la ferveur gagnait l’équipe. Le carnet en gardait la trace : des réussites, des hypothèses audacieuses, des soirées passées à l’auberge à confronter les résultats, à rire parfois, à imaginer l’impossible. Bodin notait tout, y compris les moments de relâchement, comme s’il savait déjà que ces détails compteraient autant que les données scientifiques.
Puis survenaient les premiers troubles.
Des sons perçus en dehors des expériences. Des vibrations irrégulières. Des silhouettes aperçues à la lisière des bois. Leurs apparitions furtives, d’abord isolées, puis reccurentes : de petites créatures, furtives, observant sans s’approcher, semblant défendre le site. Le carnet restait prudent, mais la tension s’y lisait entre les lignes. Parmi plus d'une centaine de cliché flous, nets mais sans intérêts, l'un deux révélais quelque chose : un de ses lutins.
Les événements étranges se multipliaient : objets déplacés, caisses ouvertes, annotations apparaissant sur les carnets de notes, hypothèses raturées comme si une main invisible corrigeait leurs raisonnements. Bodin ne parlait jamais de peur, mais il notait l’épuisement, la nervosité, les cauchemars, les silences de plus en plus lourds.
Puis venait la rupture.
La pierre cessait progressivement de répondre. Plus de sons, plus de vibrations. Les expériences devenaient vaines. L’équipe se fissurait. Certains demandaient l’arrêt du chantier. D’autres voulaient poursuivre coûte que coûte. Bodin, lui, semblait déjà comprendre que quelque chose leur échappait définitivement.
La décision d’abandonner le site apparaissait dans le carnet comme une nécessité vitale, non comme un échec scientifique. Les départs s’enchaînaient. Les adieux étaient brefs, sans éclat. Le carnet notait surtout ce qui n’était plus dit.
Les dernières pages étaient plus sombres encore. Bodin y évoquait son retour solitaire auprès de la pierre, son geste irréfléchi, la destruction de l’obélisque, puis la révélation finale : l’existence d’une pierre plus petite, dissimulée au cœur de la stèle, réagissant avec une intensité nouvelle. Un croquis persiste
C’est là que le carnet s’achevait véritablement. Non sur une conclusion, mais sur un avertissement. La Voix du Berry n’était pas un objet à posséder ni un phénomène à expliquer. Elle appelait. Et cet appel, à force d’être entendu, usait ceux qui tentaient d’en percer le sens.
Je refermai le carnet avec la sensation très nette qu’il ne livrait pas une vérité, mais une limite.
Le carnet vert ne disait pas tout. Il suggérait, il orientait, mais il laissait volontairement dans l’ombre ce qui, manifestement, avait occupé l’esprit du professeur jusqu’à la fin.
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