CHAPITRE HUITIEME : MONSIEUR LE MARQUIS

Quand le caveau familial fut refermé, quelques personnalités, parmi les proches amis de mon père, m’isolèrent discrètement. Je réalisai qu’ils étaient tous porteurs d’un titre : baron, vicomte, comte, marquis, duc, et même le prince d’Arenberg était là. Le prince, d’un regard circulaire, reçut l’approbation de cette assemblée pour prendre la parole. Redressant sa stature, il s’adressa à moi d’un ton très solennel et très protocolaire :

« Monsieur le Marquis, veuillez recevoir nos plus tristes condoléances. »

Tous s’inclinèrent, puis, dans un ordre dont je ne saisis pas la préséance, chacun vint me donner une chaleureuse accolade, ne disant que ces mots :

« Monsieur le Marquis… »

Ils regagnèrent rapidement leurs voitures, n’échangeant que quelques mots, puis prirent la route.

Cette scène, digne d’un adoubement ou, pour le moins, d’une acceptation dans le milieu nobiliaire, me laissa sans voix. À aucun moment je ne m’étais posé la question de la transmission des titres. Moi, le fils de métayer, adopté, je serais désormais Olivier d’Aispigner, marquis d’Aispigner et baron de la Petite Vermée.

Ce soir-là, quand tous furent partis, je n’eus pas le courage de dépouiller ni de relire les cahiers de condoléances, ni d’ouvrir les cartes qui accompagnaient les témoignages de nombreuses compositions florales. Je réfléchissais à mes nouveaux titres. Si le rang de baron, rattaché à un territoire, était communément compris du grand public, le titre de marquis était plus subtil.

Le mot marquis vient du terme marche. La marche est, dans ce cas, comprise au sens d’une frontière entre deux grands territoires, entre deux duchés rivaux ou entre deux royaumes. Ainsi, le marquis est le garant de la stabilité d’une frontière.

Je pris conscience que j’avais hérité de bien plus qu’un titre : j’avais hérité d’une charge. Et j’étais complètement ignorant de cette charge. Je l’apprendrais quelques jours plus tard, dans le bureau de Maître de Village, le notaire chargé de la succession de mon père.

La procédure de succession ne devait être qu’une simple banalité. Les choses étaient claires : plus de femme, plus d’enfant naturel, ni même de frère ou de sœur survivants.




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