CHAPITRE NEUVIEME : MARQUIS, UNE CHARGE
Quelques jours plus tard, je reçus une convocation de la part de Maître de Village pour l’ouverture des documents testamentaires établis par mon père.
Le testament était court et concis.
En premier lieu, les titres de marquis et de baron m’étaient officiellement dévolus. Je signai ma demande de mise à jour de la charte des Pairs de France.
En second lieu, tel que je m’y attendais, le notaire me désigna officiellement légataire universel de l’ensemble des propriétés de mon père. Il me transmit un lourd dossier.
« Étant seul héritier, vous aurez tout le temps de parcourir cet inventaire. »
Enfin, le notaire me remit, de façon étonnamment solennelle, deux enveloppes de papier épais. L’une était de couleur bleu roi et ornée des grandes armoiries familiales. L’autre, du même format, était de couleur noire et portait les grandes armoiries de l’actuel duc de Berry : Alphonse de Bourbon. C’est le fils cadet de Louis XX, prétendant au trône de France.
De retour au château, j’observai minutieusement ces deux enveloppes finement ouvragées. L’enveloppe bleue portait les armes de la famille d’Aispigner. En langage héraldique strict, on pouvait les décrire ainsi :
D’azur aux trois bandes d’argent ; à la bordure de gueules.
Timbré d’un heaume d’acier taré de profil, sommé d’un cimier formé d’une pierre dressée.
Supporté à dextre par un dragon de sinople, à senestre par une licorne d’argent, crinée et onglée d’or.
L’enveloppe noire portait les armes du duc de Berry. La science des blasons les décrivait ainsi :
D’azur à trois fleurs de lis d’or, à la bordure crénelée de gueules ; timbré d’une couronne royale fermée d’or ; entouré du collier de l’Ordre du Saint-Esprit ; supporté par deux anges d’argent, vêtus d’azur semé de fleurs de lis d’or, tenant chacun une bannière du même.
J’ouvris délicatement l’enveloppe noire avec mon vieux coupe-papier. Il était ancien et fait d’ivoire et d’argent. Mon père me l'avait offert à ma majorité. À l’intérieur de l’enveloppe noire, je découvris une lettre officielle du duc de Berry, S’adressant directement à moi, il précisait m’écrire sous l’autorité de sa Majeste Louis XX, son père, et actuel prétendant légitime au trône de France. Il m’assurait de l’entière confiance de la famille royale quant à la mission de tenir le marquisat d’Aispigner.
La suite de son propos donnait une courte explication sur la nature de ce marquisat. Sous couvert de mon nom de famille, il s’agissait en réalité du marquisat de Karabas. Ce marquisat constituait la frontière entre le monde réel et le monde des contes et légendes. S’il n’avait pas été si officiel, ce document m’aurait fait rire, surtout quand on sait que, dans les contes de Charles Perrault, le titre de marquis de Karabas avait été porté par le Chat botté. Quelle ironie !
Mais je compris que, tout en m’impliquant à cent pour cent dans cet univers, mon père m’avait tenu à l’écart de cette information pour le moins déroutante.
J’ouvris l’enveloppe bleue aussi délicatement que j’avais ouvert le courrier royale. J’y découvris les mêmes explications quant à la nature du marquisat. Mon père précisait le caractère extrêmement sérieux de cette charge. Il espérait que je comprendrais de quoi il s’agissait au regard de ses activités quotidiennes.
J’étais vraiment troublé, confus. Cette histoire de frontière entre rêves et réalités avait- elle un sens ?
Mon cerveau, en ébullition, fit soudain la synthèse. Le rôle de la Fondation Méridian était le versant officiel de la charge du Marquisat de Karabas : chercher, documenter et accompagner les liens entre Merveilleux et Réalité. Puis le plus important peut être, était le rôle de rempart à la liste noire.
Mois, Olivier Marquis d’AIspigner (Karabas), j'étais le président de la fondation Méridian.
Ce n’était donc pas une révélation soudaine, mais une continuité.
La Voix du Berry n’avait pas parlé pour annoncer, mais pour préparer.
Ce que j’avais pris, jusqu’alors, pour une fidélité politique ou une tradition familiale prenait soudain une autre dimension : elle relevait d’une veille.
Je compris que les lettres, les titres, les hommages n’étaient que la partie visible d’un ordre ancien, discret, qui ne se manifestait qu’au moment précis où la transmission devenait inévitable.
La Voix du Berry ne m’avait pas appelé.
Elle avait simplement attendu que je sois en mesure d’entendre.
La mort de mon père n’avait pas ouvert un vide.
Elle avait ouvert un passage.
Dans l’enveloppe bleue se trouvait un porte-clés. Ces clés étaient mentionnées dans la lettre de mon père. Il qualifiait l’une d’elles — une petite clé d’argent — de sésame vers la petite bibliothèque.
Question pour poursuivre la lecture